Publié en 1928, La Ville de Valerian Pidmohylny est l’un des grands romans du modernisme ukrainien. À travers l’histoire d’un jeune provincial qui arrive à Kyiv avec l’ambition de conquérir la capitale, le livre raconte une transformation beaucoup plus profonde : celle d’un individu qui tente de se réinventer dans la ville moderne.
Étudier.
Travailler.
Écrire.
Aimer.
Réussir.
Devenir quelqu’un.
Le programme semble simple. Mais chez Pidmohylny, chaque réussite modifie celui qui l’obtient.
Kyiv n’est donc pas seulement le décor du roman. La ville agit sur les personnages. Elle accélère leurs désirs, redistribue les positions sociales, crée de nouvelles possibilités et impose de nouveaux masques.
La Ville est à la fois un roman d’ascension sociale, un roman psychologique et le portrait d’une capitale ukrainienne en pleine transformation dans les années 1920\.
Cette édition propose une nouvelle traduction française depuis l’ukrainien, accompagnée d’une préface, de notes et d’un appareil critique.
Kyiv, années 1920 : arriver en ville pour devenir quelqu’un
Au début de La Ville, un jeune homme venu de province arrive à Kyiv.
Il ne veut pas simplement y vivre.
Il veut s’y imposer.
La capitale représente tout ce que la province semble lui refuser : l’éducation, le travail intellectuel, la culture, les relations, la littérature et la possibilité d’une autre existence.
La ville devient donc immédiatement un objectif.
Il faut la comprendre.
Trouver sa place.
Apprendre ses règles.
Puis monter.
Mais plus le personnage progresse dans cet univers urbain, plus la question initiale se complique.
Que signifie exactement « réussir » ?
Et qui devient-on lorsque cette réussite commence réellement à fonctionner ?
C’est là que Pidmohylny transforme une histoire classique d’ascension sociale en exploration psychologique.
La ville n’est pas un décor
L’une des grandes forces du roman réside dans la manière dont Kyiv est représentée.
La ville n’est jamais une simple toile de fond devant laquelle évoluent les personnages.
Elle constitue une force active.
Elle attire.
Elle inquiète.
Elle offre des possibilités.
Elle produit des hiérarchies.
Elle transforme les comportements.
Les logements, les rues, les institutions, les lieux culturels et les relations sociales forment ensemble une véritable mécanique urbaine.
Entrer dans cette mécanique signifie apprendre de nouveaux codes.
La façon de parler.
De s’habiller.
De travailler.
De séduire.
De se présenter aux autres.
Et finalement de se raconter à soi-même.
Dans La Ville, devenir citadin est donc beaucoup plus qu’un changement d’adresse.
C’est une métamorphose.
Un roman d’ascension sociale
L’ambition constitue l’un des moteurs essentiels du livre.
Le protagoniste veut avancer.
Cette énergie lui permet de quitter progressivement la position marginale du nouveau venu et de trouver sa place dans la capitale.
Mais Pidmohylny évite le récit simple où chaque étape vers le succès représenterait un progrès moral.
L’ascension sociale apporte de nouvelles libertés, mais elle crée aussi de nouvelles contradictions.
À mesure que le personnage apprend à maîtriser son environnement, il doit décider ce qu’il est prêt à abandonner.
Certaines relations deviennent inutiles.
Certaines ambitions en remplacent d’autres.
Les attitudes qui semblaient sincères peuvent devenir des stratégies.
L’identité elle-même commence à ressembler à quelque chose que l’on construit selon les circonstances.
C’est précisément cette ambiguïté qui donne au roman sa modernité.
Ambition, honte et désir
Pidmohylny observe avec une grande précision les mécanismes intérieurs de son personnage.
L’ambition n’est jamais isolée.
Elle se mélange au désir.
À la honte.
À la solitude.
À la fascination pour les autres.
Au besoin d’être reconnu.
Le protagoniste ne cherche pas seulement une position professionnelle ou littéraire.
Il cherche aussi une nouvelle image de lui-même.
Chaque relation devient alors une manière de tester cette identité.
Qui suis-je devant cette personne ?
Que représente-t-elle pour moi ?
Qu’est-ce que son regard dit de ma propre position ?
Le roman devient ainsi une étude des masques sociaux et des justifications que chacun invente pour ses propres actes.
Kyiv comme machine à fabriquer de nouvelles identités
La ville moderne permet à l’individu de se transformer parce qu’elle offre une forme d’anonymat.
Dans un environnement plus vaste, on peut devenir quelqu’un d’autre.
Changer de milieu.
Rencontrer de nouvelles personnes.
Essayer une autre profession.
Adopter de nouvelles habitudes.
Mais cette liberté a un prix.
Plus les possibilités se multiplient, moins l’identité paraît stable.
Celui qui peut constamment se reconstruire doit aussi constamment décider qui il veut être.
Chez Pidmohylny, la ville produit ainsi un paradoxe.
Elle libère l’individu des anciennes limites tout en lui donnant de nouvelles raisons de se sentir seul.
La liberté et l’aliénation avancent ensemble.
Le désir comme force sociale
Les relations amoureuses occupent une place importante dans La Ville, mais elles ne fonctionnent pas comme une intrigue séparée du reste du roman.
Chez Pidmohylny, amour, désir, ambition et position sociale sont étroitement liés.
Les relations entre les personnages participent à leurs métamorphoses.
Elles révèlent leurs ambitions.
Leurs insécurités.
Leurs contradictions.
Leur manière d’utiliser les autres et de se laisser utiliser par eux.
Le désir devient ainsi une autre manière d’explorer la ville.
On conquiert des espaces.
On conquiert des positions.
On tente aussi de conquérir les personnes.
Et chaque conquête modifie celui qui pensait seulement obtenir quelque chose.
Un réalisme psychologique d’une grande précision
La Ville appartient au modernisme ukrainien, mais sa force ne repose pas uniquement sur l’expérimentation formelle.
Pidmohylny s’intéresse profondément à la psychologie.
Son regard est précis, souvent ironique et rarement sentimental.
Il observe la façon dont les personnages rationalisent leurs actes.
Comment ils changent de récit intérieur lorsque leurs intérêts changent.
Comment ils peuvent transformer une faiblesse en principe moral ou une ambition en nécessité.
Cette attention à la conscience individuelle rapproche le roman d’une tradition européenne du réalisme psychologique.
Mais Pidmohylny l’inscrit dans un environnement très particulier : celui de Kyiv dans les années 1920, au moment où une nouvelle société urbaine et culturelle est en train de se construire.
L’écriture comme nouvelle étape de la conquête
La littérature occupe également une place essentielle dans le parcours du protagoniste.
Écrire représente une nouvelle possibilité de transformation.
Il ne s’agit plus seulement de vivre dans la ville.
Il devient possible de produire un discours sur elle, d’entrer dans son monde culturel et de gagner une nouvelle forme de reconnaissance.
L’écriture offre donc un autre type de pouvoir.
Mais là encore, Pidmohylny complique les choses.
Devenir écrivain signifie aussi apprendre les règles d’un milieu.
Comprendre ce qui attire l’attention.
Se confronter au regard des autres.
Transformer son expérience en matériau.
Le roman pose ainsi une question discrète mais importante : lorsque l’on commence à raconter sa propre vie, continue-t-on simplement à la vivre ?
Modernité ukrainienne et grande ville
La Ville est également remarquable parce qu’elle présente une image résolument urbaine de la littérature ukrainienne.
Kyiv y apparaît comme une capitale moderne.
Un espace d’éducation, de culture, de travail intellectuel, d’ambition et de mobilité sociale.
Cette représentation est importante pour comprendre le modernisme ukrainien des années 1920\.
La littérature ukrainienne de cette période ne parle pas uniquement du monde rural ou de la tradition.
Elle explore aussi la métropole.
Le cinéma.
L’industrie.
La bureaucratie.
Les nouvelles classes sociales.
Les transformations de la sexualité et des relations.
La naissance de nouveaux types d’individus.
Chez Pidmohylny, l’Ukraine moderne est aussi profondément urbaine.
Valerian Pidmohylny et la Renaissance fusillée
Valerian Pidmohylny appartient à la génération aujourd’hui associée à la Renaissance fusillée, cette extraordinaire période de développement culturel ukrainien des années 1920 qui sera ensuite brisée par la répression stalinienne.
Cette histoire a longtemps influencé la manière dont les auteurs de cette génération ont été lus ou, parfois, oubliés.
Mais La Ville mérite d’être découverte non seulement comme l’œuvre d’un écrivain victime de son époque.
Le roman possède sa propre puissance littéraire.
Sa psychologie.
Son ironie.
Sa sensualité.
Sa représentation de la vie urbaine.
Ses interrogations sur l’ambition et l’identité.
Le contexte historique explique pourquoi l’œuvre a été longtemps étouffée.
Il ne doit pas réduire ce qu’elle est.
Un roman ukrainien profondément européen
Les questions que pose Pidmohylny sont celles de nombreuses grandes œuvres de la modernité européenne.
Que devient l’individu lorsqu’il quitte son milieu d’origine ?
La réussite permet-elle réellement de devenir libre ?
Jusqu’où peut-on se transformer avant de ne plus reconnaître la personne que l’on était ?
La ville donne-t-elle une identité ou détruit-elle les identités anciennes ?
Peut-on conquérir un environnement sans être soi-même transformé par lui ?
Ces questions expliquent pourquoi La Ville peut parler immédiatement à un lecteur contemporain, même un siècle après sa publication.
L’univers historique est celui de Kyiv dans les années 1920\.
Les mécanismes psychologiques, eux, sont beaucoup moins anciens.
Une autre carte de la modernité européenne
La collection Modernisme ukrainien cherche notamment à rendre visible cette autre géographie culturelle.
Kyiv.
Kharkiv.
Les ports.
Les studios de cinéma.
Les cafés.
Les rédactions.
Les appartements.
Les institutions.
Les villes ukrainiennes des années 1920 participent pleinement aux transformations culturelles européennes.
La Ville occupe une place particulière dans cette carte parce qu’elle fait de la métropole elle-même son principal moteur narratif.
La modernité n’est pas seulement une idée.
Elle possède des rues.
Des chambres.
Des emplois.
Des corps.
Des ambitions.
Et des conséquences psychologiques.
Une nouvelle traduction française depuis l’ukrainien
Cette édition de La Ville propose une nouvelle traduction française réalisée directement depuis le texte ukrainien.
Elle est accompagnée :
- d’une préface présentant Valerian Pidmohylny et le contexte du roman ;
- de notes permettant d’éclairer certaines références historiques et culturelles ;
- d’un appareil critique destiné à accompagner la lecture ;
- de repères permettant de replacer l’œuvre dans le modernisme ukrainien des années 1920\.
L’objectif est de rendre accessible au public francophone un texte majeur tout en conservant sa précision psychologique, son ironie et son rapport particulier à la langue urbaine.
Pourquoi lire La Ville aujourd’hui ?
Parce que le roman parle d’un mécanisme toujours familier.
Un jeune homme arrive dans une grande ville en pensant que le problème principal consiste à réussir.
Puis il réussit suffisamment pour découvrir que ce n’était pas le seul problème.
Il gagne de la liberté.
De l’expérience.
Des relations.
Une position.
Une voix.
Mais chaque étape modifie aussi son rapport aux autres et à lui-même.
C’est ce qui rend le livre beaucoup plus qu’un document sur Kyiv dans les années 1920\.
La Ville parle du prix de la mobilité sociale.
De l’ambition.
Du désir de reconnaissance.
De la solitude.
De notre capacité à nous réinventer.
Et de cette question légèrement inquiétante : si l’on réussit enfin à devenir quelqu’un, qui est exactement cette personne que l’on est devenu ?
Une œuvre essentielle du modernisme ukrainien en français
Pour le lecteur francophone, La Ville constitue une porte d’entrée particulièrement forte vers Valerian Pidmohylny et la littérature ukrainienne des années 1920\.
C’est un roman urbain, psychologique et moderne, porté par une capitale qui fonctionne presque comme un personnage.
Kyiv attire son héros.
Le transforme.
Lui apprend ses règles.
Et finit par rendre beaucoup moins claire la question de savoir qui a réellement conquis qui.
