Maïk Johansen en français : *Le Voyage du savant docteur Leonardo* et l’avant-garde ukrainienne

À propos de Le Voyage du savant docteur Leonardo, par Maïk Johansen

Affiche promotionnelle de Le Voyage du savant docteur Leonardo, par Maïk Johansen

Avec Le Voyage du savant docteur Leonardo (et autres paysages textuels), le lecteur francophone découvre l’une des figures les plus originales du modernisme ukrainien : Maïk Johansen.

Poète, romancier, essayiste, théoricien et polyglotte, Johansen appartient à cette génération d’écrivains ukrainiens des années 1920 qui expérimentent avec la forme, le rythme, le montage, l’ironie et les nouveaux rapports entre littérature et réalité. Son œuvre refuse les catégories simples. Elle peut être à la fois narrative et théorique, burlesque et savante, lyrique et mécanique.

Cette anthologie réunit romans, récits, essais, satires et textes poétiques afin de montrer toute l’étendue de cette écriture.

Au centre du volume se trouve Le Voyage du savant docteur Leonardo, publié pour la première fois dans cette édition française.

Et si le véritable héros du roman était le paysage ?

Le Voyage du savant docteur Leonardo commence comme un récit d’aventures.

Un savant, le docteur Leonardo, voyage à travers la « Suisse slobodienne ». Il rencontre Alceste, future amante et compagne de route. On pourrait croire que le roman va suivre leurs péripéties.

Johansen fait autre chose.

Peu à peu, les personnages humains semblent perdre leur privilège narratif.

La steppe entre dans le récit.

Les rivières agissent.

Les collines imposent leur rythme.

Le vent observe presque les personnages.

Le paysage cesse d’être un décor passif et devient l’un des véritables protagonistes du texte.

Johansen joue ainsi avec une convention fondamentale du roman classique : normalement, le monde existe pour les personnages. Ici, les personnages traversent un monde qui paraît beaucoup moins intéressé par eux qu’ils ne l’imaginent.

Cette inversion donne au livre une grande partie de son humour.

Un roman qui démonte le roman

Johansen écrit avec une conscience très aiguë des mécanismes littéraires.

Il ne cherche pas à faire oublier au lecteur qu’il lit une fiction.

Au contraire, il attire constamment son attention sur la manière dont cette fiction est construite.

Le narrateur peut commenter le récit.

La structure se dévoile.

Les attentes du lecteur sont détournées.

Les procédés narratifs eux-mêmes deviennent matière à plaisanterie.

Cette manière de traiter la littérature comme un dispositif rapproche naturellement Johansen d’auteurs que le lecteur français associe davantage aux expérimentations de la seconde moitié du XXe siècle.

On peut penser à Raymond Queneau, Georges Perec, Italo Calvino ou à certaines recherches de l’Oulipo.

Chez Johansen, pourtant, ces jeux apparaissent dès les années 1920\.

Son travail dialogue également avec une tradition beaucoup plus ancienne, de Cervantès à Jules Verne : le récit d’aventures devient en même temps un moyen de réfléchir sur les conventions du récit d’aventures.

Une littérature qui sait qu’elle est fabriquée

L’un des grands intérêts de cette anthologie est qu’elle ne présente pas seulement les œuvres de Johansen.

Elle donne aussi accès à son atelier d’écrivain.

Dans des essais comme Comment se construit une nouvelle, Johansen parle directement de fabrication littéraire.

Pour lui, la littérature n’a rien d’un phénomène mystérieux qui descendrait soudainement sur l’auteur inspiré.

Un récit se construit.

Il faut choisir des effets.

Organiser les informations.

Régler le rythme.

Construire des attentes.

Manipuler le point de vue.

Décider quand mentir au lecteur et comment rendre ce mensonge convaincant.

La littérature devient ainsi une technique.

Non pas au sens où elle serait froide ou mécanique, mais parce qu’elle possède des outils que l’écrivain peut comprendre, combiner et transformer.

Cette conception paraît aujourd’hui étonnamment moderne.

Johansen décrit parfois l’écriture presque comme un ingénieur décrirait un système.

Maïk Johansen, théoricien du montage littéraire

Le cinéma et les nouvelles formes artistiques du début du XXe siècle transforment profondément la manière dont les écrivains pensent la narration.

Johansen appartient pleinement à ce moment.

Ses textes procèdent souvent par montage.

Un paysage succède à une réflexion.

Une description documentaire rencontre une plaisanterie.

Une scène réaliste peut être interrompue par un commentaire sur la littérature elle-même.

Le lecteur doit constamment changer de position.

Cette mobilité formelle n’est pas décorative.

Elle correspond à une vision du monde moderne dans lequel les images, les machines, les informations et les rythmes circulent de plus en plus vite.

Johansen cherche une littérature capable de suivre cette accélération.

De Koss-Tchaghyl à l’Emba : industrie, désert et poésie

L’anthologie comprend également De Koss-Tchaghyl à l’Emba, grand texte de voyage qui se confronte à une autre expérience caractéristique des années 1920 : la rencontre entre littérature, reportage et industrialisation.

On y trouve le pétrole.

Le désert.

Les machines.

Les ingénieurs.

Les oiseaux migrateurs.

Les populations nomades kazakhes.

Mais Johansen ne transforme pas ces éléments en simple compte rendu industriel.

Le paysage technique devient lui-même matière poétique.

Les machines entrent dans le rythme de la prose.

L’industrie devient presque mythologique.

Les descriptions précises coexistent avec l’ironie et les images lyriques.

Johansen utilise ainsi les codes de la « littérature du fait » tout en refusant de laisser le document étouffer la littérature.

Le reportage devient expérience de langage.

La technique comme nouvelle matière littéraire

Cette fascination pour l’industrie ne signifie pas une admiration naïve pour la machine.

Ce qui intéresse Johansen est plutôt la manière dont la technique transforme la perception.

Un paysage industriel produit de nouvelles formes.

De nouveaux sons.

De nouveaux mouvements.

De nouveaux rapports entre les êtres humains et leur environnement.

La littérature doit donc, elle aussi, trouver de nouvelles structures capables de représenter cette réalité.

C’est l’un des grands fils conducteurs de son œuvre : une époque nouvelle demande une littérature capable de penser autrement.

Bestiaire, satire et personnages grotesques

Les récits courts et textes satiriques réunis dans le volume montrent une autre facette de Johansen.

Les animaux y occupent souvent une place importante.

Tout comme les personnages bureaucratiques, les figures grotesques, les rêveurs et les individus ordinaires observés dans leurs petites contradictions.

Johansen regarde parfois les êtres humains comme un naturaliste observerait une espèce animale.

Avec curiosité.

Avec précision.

Et avec une ironie qui peut être tendre ou cruelle.

Cette distance lui permet d’éviter la morale facile.

Ses personnages ne sont pas simplement bons ou mauvais.

Ils deviennent des organismes intéressants placés dans des situations parfois absurdes.

Le résultat est une satire légère en apparence, mais souvent extrêmement lucide.

L’humour comme méthode de connaissance

L’une des grandes qualités de Johansen est son humour.

Il ne traite pas l’expérimentation littéraire comme une entreprise solennelle.

La littérature peut penser tout en s’amusant.

Elle peut analyser ses propres mécanismes sans devenir universitaire.

Elle peut déconstruire un genre tout en racontant une histoire agréable.

C’est peut-être ce qui rend Johansen particulièrement accessible aujourd’hui.

Son intelligence formelle ne pèse jamais sur le texte.

Elle circule à l’intérieur de l’ironie.

Le lecteur est invité à comprendre comment la littérature fonctionne, mais aussi à prendre plaisir au jeu.

Le modernisme ukrainien comme laboratoire européen

Cette anthologie permet également de replacer Maïk Johansen dans un contexte plus large.

L’Ukraine des années 1920 connaît une période d’extraordinaire activité artistique.

Les écrivains dialoguent avec le futurisme, le constructivisme, le cinéma, la linguistique, le reportage et les avant-gardes européennes.

Johansen appartient pleinement à cet environnement.

Son travail montre que le modernisme ukrainien ne se développe pas à l’écart des mouvements européens.

Il participe à la même recherche de nouvelles formes.

La comparaison avec Queneau, Perec ou Calvino n’a donc pas pour but de transformer Johansen en précurseur français avant l’heure.

Elle permet plutôt de montrer que plusieurs intuitions que le lectorat occidental associe à des mouvements plus tardifs existaient déjà ailleurs, notamment dans l’Ukraine des années 1920\.

Une voix de la Renaissance fusillée

La liberté intellectuelle qui traverse ces textes rend leur histoire ultérieure particulièrement tragique.

Maïk Johansen est arrêté en 1937 et exécuté à Kyiv pendant la Grande Terreur.

Il appartient ainsi à cette génération aujourd’hui désignée sous le nom de Renaissance fusillée ou Renouveau fusillé.

Mais réduire son œuvre à cette fin serait une erreur.

Ses textes ne ressemblent pas à des documents qui attendraient leur catastrophe.

Ils sont pleins de jeu.

De curiosité.

D’intelligence.

De plaisir littéraire.

Ils témoignent d’un moment où la culture ukrainienne cherche encore de nouvelles possibilités et où beaucoup d’écrivains pensent pouvoir inventer une littérature réellement moderne.

La tragédie appartient à l’histoire de Johansen.

Elle n’épuise pas son œuvre.

Une anthologie pour découvrir toutes les facettes de Johansen

Le Voyage du savant docteur Leonardo (et autres paysages textuels) a été conçu comme une véritable introduction à Maïk Johansen.

Le volume ne présente pas uniquement son roman le plus célèbre.

Il permet de passer :

  • de la fiction expérimentale aux essais théoriques ;
  • du récit de voyage à la satire ;
  • du paysage à l’industrie ;
  • du bestiaire à la poésie ;
  • de la réflexion sur l’écriture au plaisir pur de raconter.

Cette diversité permet de comprendre pourquoi Johansen occupe une place singulière dans le modernisme ukrainien.

Son œuvre ne repose pas sur une seule formule.

Elle fonctionne comme un laboratoire où presque toutes les formes littéraires peuvent être démontées puis réassemblées.

Une première publication française

Cette édition rend accessible au lectorat francophone un ensemble encore largement méconnu.

Elle propose des traductions françaises originales accompagnées de matériaux éditoriaux permettant de replacer les textes dans leur contexte historique et esthétique.

L’objectif n’est pas de transformer Johansen en objet académique.

Il s’agit plutôt de permettre au lecteur d’entrer directement dans son univers, tout en disposant des repères nécessaires pour comprendre les jeux littéraires, les références culturelles et les expérimentations formelles.

Pourquoi lire Maïk Johansen aujourd’hui ?

Parce qu’il rappelle que le modernisme ukrainien n’est pas uniquement associé à la tragédie.

Il peut être drôle.

Ludique.

Irrévérencieux.

Extrêmement intelligent.

Johansen montre une littérature consciente de ses propres mécanismes et suffisamment sûre d’elle-même pour jouer avec eux.

Ses textes parlent également à notre époque, où la frontière entre récit, média, technique, information et dispositif devient de nouveau instable.

Comment fabrique-t-on une histoire ?

Qui contrôle le point de vue ?

Qu’est-ce qu’un personnage ?

Que se passe-t-il si le paysage devient plus important que l’être humain ?

Comment transformer un fait en littérature ?

Ces questions restent étonnamment vivantes.

Pour les lecteurs de Queneau, Perec, Calvino et Vian

Le lecteur francophone familier de Raymond Queneau, Georges Perec, Italo Calvino ou Boris Vian trouvera chez Johansen une intelligence littéraire comparable dans son goût du jeu, du détournement et de la construction formelle.

Mais il découvrira également un univers très différent : la steppe ukrainienne, Kharkiv, l’industrialisation soviétique, les paysages d’Asie centrale et une culture littéraire ukrainienne en pleine invention.

C’est précisément cette combinaison qui rend Johansen si intéressant.

Il est à la fois profondément situé dans son époque et étonnamment proche de certaines sensibilités contemporaines.

Une littérature qui pense en jouant

S’il fallait résumer Maïk Johansen en une formule, ce serait peut-être celle-ci :

une littérature qui pense en s’amusant.

Elle démonte ses propres mécanismes.

Elle observe le monde.

Elle se moque de ses personnages et de son lecteur.

Elle transforme la géographie en protagoniste, l’industrie en poésie et la théorie littéraire en jeu.

C’est cette liberté qui donne à son œuvre une place singulière dans le modernisme ukrainien.

Et c’est également ce qui rend sa redécouverte aujourd’hui particulièrement réjouissante.